VIH/SIDA et femmes déplacées en Haïti : l'urgence d'une réponse sanitaire face à la violence et au démantèlement des soins à Port-au-Prince
La crise sécuritaire que traverse Haïti depuis plusieurs années atteint aujourd’hui un niveau critique. Alors que la violence des groupes armés déstabilise profondément la capitale et provoque un déplacement massif des populations, un autre drame silencieux s’aggrave : la rupture des services essentiels pour les patient·e·s vivant avec le VIH/SIDA. Cette crise est exacerbée par les violences des gangs armés qui ont entraîné des dizaines de milliers de morts directs et indirects, alimentant une crise sanitaire de plus en plus alarmante Cénat et al., 2025. Parmi les plus touchées, les femmes déplacées, qui se retrouvent piégées entre violence, précarité et perte d’accès aux soins. Vizit Dokte souhaite attirer l’attention sur cette urgence sanitaire ignorée.
Haïti fait face simultanément à un effondrement des institutions de santé, à une multiplication des zones de non-droit à Port-au-Prince et à une dégradation sévère des conditions de vie. Cette situation compromet gravement la continuité des soins, en particulier pour les maladies chroniques comme le VIH/SIDA. Les structures médicales sont pillées, incendiées, ou simplement impossibles d’accès pour les patient·e·s isolé·e·s par les affrontements. La capitale, Port-au-Prince, est devenue un champ de bataille où des gangs rivaux s'affrontent, ciblant les écoles, les universités et les hôpitaux Médéus et al., 2024. En 2024, plus de 85% de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est sous le contrôle des gangs, isolant complètement la capitale et plongeant la population dans une catastrophe humanitaire et sanitaire Cénat et al., 2025.
Les groupes armés contrôlent désormais des corridors essentiels menant aux hôpitaux et cliniques, ce qui se traduit par :
L’impossibilité pour les patientes de se déplacer en sécurité ;
Des viols utilisés comme arme de domination territoriale ;
L’interruption brutale des rendez-vous médicaux ;
La perte de contact entre patientes et équipes médicales.
Les violences sexuelles, en forte augmentation, exposent directement les femmes et jeunes filles au risque accru d'infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH Correa-Salazar et al., 2023. Des études ont montré qu'une augmentation de la violence sociale est associée à une augmentation des nouveaux cas de VIH/SIDA chez les femmes, et que la violence entrave l'accès des femmes aux interventions de prévention et de traitement du VIH Correa-Salazar et al., 2023.
Déplacement des Centres de Prise en Charge du VIH/SIDA à Port-au-Prince
De nombreux centres de prise en charge du VIH ont dû fermer, réduire leurs activités ou se relocaliser dans l’urgence. La fragmentation du système de santé rend difficile :
La distribution continue des antirétroviraux ;
Le suivi biologique indispensable ;
La prise en charge psychosociale ;
La prévention mère-enfant.
Certaines patientes ont fui sans leurs médicaments ; d’autres ont perdu leur dossier médical en abandonnant leur domicile.
Les femmes représentent une proportion significative des nouvelles infections au VIH en Haïti. Des recherches ont indiqué que les femmes haïtiennes sont plus vulnérables au VIH que les hommes, avec un ratio de 1,59 femmes pour 1 homme infecté, et que ce déséquilibre est encore plus marqué chez les 25-29 ans où les femmes portent un fardeau quatre fois plus lourd Joshi et al., 2020, p. 5. Plusieurs facteurs les exposent davantage :
Violences sexuelles liées au contexte sécuritaire Correa-Salazar et al., 2023 ;
Dépendance économique accrue ;
Impossibilité de négocier l’usage du préservatif ;
Interruption des programmes de prévention communautaire ;
Surcharge mentale et émotionnelle liée au déplacement.
La crise aggrave des inégalités préexistantes et place les femmes au cœur du risque sanitaire. Les populations déplacées, en général, font face à des défis importants, notamment l'instabilité économique, l'insécurité alimentaire et l'accès limité aux soins de santé, ce qui augmente considérablement leur vulnérabilité aux maladies infectieuses, y compris le VIH/SIDA Ullah, 2025.
La perte des dossiers médicaux et l’interruption du suivi provoquent :
Des ruptures de traitement ARV ;
Des risques de résistance aux médicaments ;
Une détérioration rapide de l’état de santé ;
Une perte de repère pour les équipes soignantes.
Les patientes déplacées se retrouvent souvent dans des abris temporaires dépourvus de services de santé et de confidentialité. L'accès aux soins de santé est perturbé pour les populations déplacées, augmentant leur risque d'infection par le VIH Ullah, 2025.
L’interruption des ARV augmente la charge virale, favorise la transmission et augmente les risques de complications graves. Dans un contexte de promiscuité, de violences sexuelles et de mobilités forcées, la propagation du VIH devient difficile à contrôler.
La crise actuelle viole plusieurs droits fondamentaux :
Droit à la santé ;
Droit à la dignité ;
Droit à la sécurité ;
Droit à la vie privée ;
Droit à l’information et à la continuité des soins.
La désorganisation du système sanitaire amplifie les discriminations déjà subies par les femmes vivant avec le VIH.
Les femmes haïtiennes sont des piliers économiques : petites commerçantes, cheffes de famille, éducatrices, actrices communautaires. Le VIH non contrôlé affecte leur capacité à subvenir aux besoins de leurs enfants et renforce la spirale de vulnérabilité socio-économique.
La perte d’accès aux soins pour des milliers de patient·e·s vivant avec le VIH met en danger plus de 20 ans de progrès sanitaires. Sans une réponse adaptée :
La mortalité maternelle peut augmenter ;
Les transmissions mère-enfant peuvent repartir à la hausse ;
Les indicateurs de santé publique peuvent s’effondrer ;
La crise sociale s’enracine davantage.
Face à cette situation alarmante, des actions immédiates sont nécessaires :
Garantir des couloirs humanitaires sécurisés pour les soins ;
Renforcer la distribution communautaire des ARV ;
Créer des centres mobiles pour les zones déplacées ;
Faciliter la reconstruction ou réinstallation des centres détruits ;
Restaurer la coordination entre les structures de santé.
L’État haïtien, en partenariat avec les organismes internationaux tels que l’ONU, l’OPS, l’ONUSIDA, l’UNFPA et les ONG médicales, doit :
Assurer la continuité des traitements ;
Protéger les femmes contre les violences ;
Financer les services d’urgence de santé sexuelle et reproductive ;
Appuyer les organisations locales comme Vizit Doktè qui restent en première ligne.
Le retrait de fonds pour les projets liés au VIH peut avoir un impact dévastateur sur l'accès aux traitements antirétroviraux et les programmes de prévention dans les pays à revenu faible ou intermédiaire Isah et al., 2025, soulignant l'importance d'un financement continu.
Propositions de Solutions Urgentes et Durables
Centres de santé mobiles pour les zones déplacées.
Distribution multimensuelle des ARV pour limiter les déplacements. Des études en Haïti ont montré que l'extension des intervalles de dispensation des ARV, comme la dispensation multi-mois, augmente la probabilité de rétention des patients dans les soins Parrish et al., 2021.
Dossiers médicaux électroniques portables pour éviter les pertes.
Renforcement de la prévention des violences sexuelles dans les sites de déplacés.
Formation accélérée des intervenants communautaires.
Relocalisation sécurisée des centres de prise en charge VIH dans des couloirs accessibles.
Programmes psychosociaux dédiés aux femmes survivantes de violences.
La crise actuelle met en péril la vie de milliers de femmes vivant avec le VIH à Port-au-Prince. Ignorer cette réalité, c’est accepter que des décennies d’efforts en santé publique s’effondrent. Vizit Dokte appelle à une mobilisation urgente, coordonnée et durable pour protéger les femmes haïtiennes, garantir leur accès aux soins et défendre leurs droits fondamentaux. La santé des femmes déplacées n’est pas une option : elle est une condition essentielle à la reconstruction du pays.
Dr. Lyne Vanessa ALEXANDRE
Références
Médéus et al., 2024 Médéus, A. J. R., Pierre, C. J., Merilan, L. L. S., et al.. Impact of gang violence in Haiti on healthcare delivery and medical education.
Correa-Salazar et al., 2023 Correa-Salazar, C., Braverman‐Bronstein, A., Bilal, U., et al.. The impact of social violence on HIV risk for women in Colombia: A concurrent mixed methods study.
Cénat et al., 2025 Cénat, J. M., Clorméus, L. A., & Lachaîne, J.. Armed Gang Violence in Haiti and the Medication Shortage: Acting Quickly to Save Lives.
Joshi et al., 2020 Joshi, M., Rahill, G. J., Rice, C. A., et al.. Back to Basics: Correlates of HIV Risk in a Community Sample of Haiti.
Isah et al., 2025 Isah, A., Onyehalu, J. C., Azumara, S. I., et al.. From progress to uncertainty: The global impact of US funds withdrawal from PEPFAR and other HIV-related projects on people living with HIV/AIDS in Nigeria and other low- and middle-income countries.
Kara & Nazik, 2023 Kara, P., & Nazik, E.. THE IMPACT OF EARTHQUAKE-RELATED DISASTERS ON WOMEN'S HEALTH AND NURSES' RESPONSIBILITIES.
Parrish et al., 2021 Parrish, C., Basu, A., Fishman, P., et al.. Estimating the effect of increasing dispensing intervals on retention in care for people with HIV in Haiti.
Ullah, 2025 Ullah, A. A.. Displacement and Disease: HIV Risks and Healthcare Gaps Among Refugee Populations.