La femme, un "petit homme" en Médecine? Biais de genre dans la recherche clinique et ses conséquences sur la santé des femmes
La recherche biomédicale est le pilier de la médecine moderne, guidant le développement de traitements et les pratiques cliniques. Cependant, une problématique persistante entache ce domaine : la sous-représentation historique et continue des femmes dans les études de recherche, en particulier les essais cliniques. Des analyses récentes de milliers d'essais cliniques indiquent une représentation médiane des femmes autour de 41% à 42% Daitch et al., 2022; Sosinsky et al., 2022. Ces chiffres ne traduisent pas une représentation adéquate, notamment au regard de la charge de morbidité des maladies et des différences physiologiques entre les sexes. Cette exclusion, qu'elle soit partielle ou totale, a conduit à une approche où les résultats obtenus majoritairement sur des sujets masculins sont souvent extrapolés aux femmes, les traitant implicitement comme de "petits hommes" Zucker & Prendergast, 2020. Cette vision simpliste ignore les différences biologiques fondamentales entre les sexes, notamment en matière de physiologie, de métabolisme médicamenteux et de réponses thérapeutiques, engendrant des conséquences majeures sur l'efficacité et la sécurité des traitements pour les femmes. Cet article vise à explorer les biais de genre dans la recherche clinique, à détailler leurs impacts sur le dosage des médicaments et à souligner les implications critiques pour la santé publique.
L'exclusion des femmes des essais cliniques a des racines historiques, souvent justifiée par des craintes de risques potentiels pour les femmes en âge de procréer, notamment après des tragédies comme celle du thalidomide Kaplan et al., 2025. Cette "protection" a paradoxalement privé les femmes d'une recherche dédiée à leurs spécificités. Bien que des directives, comme la NIH Revitalization Act de 1993 aux États-Unis, aient exigé l'inclusion des femmes dans les projets de recherche financés par des fonds fédéraux, l'analyse des résultats par sexe reste souvent insuffisante Kaplan et al., 2025; Zucker et al., 2021. Les femmes enceintes et les personnes enceintes de genre divers sont systématiquement sous-représentées, ce qui entraîne un manque de données sur la sécurité et l'efficacité pharmacologiques pour cette population vulnérable Shankar et al., 2024. Le mythe selon lequel les traits des rongeurs femelles seraient plus variables que ceux des mâles, justifiant leur exclusion, a été démenti, renforçant l'argument pour une représentation égale des deux sexes dans la plupart des études Zucker et al., 2021.
Des études récentes ont quantifié la participation féminine dans les essais cliniques. Une analyse systématique et méta-analyse de 300 essais randomisés contrôlés a révélé que le taux médian global d'inclusion des femmes était de 41% (intervalle interquartile de 27% à 54%) Daitch et al., 2022. Une autre étude portant sur 1433 essais et plus de 300 000 participants aux États-Unis entre 2016 et 2019 a rapporté une moyenne de 41,2% de participantes féminines Sosinsky et al., 2022. Toutefois, même à ces niveaux, les femmes restent sous-représentées par rapport à leur proportion dans la population affectée par certaines maladies, par exemple, 41,9% de participantes féminines pour 49% de femmes atteintes de maladies cardiovasculaires, et 42,0% pour 60% de femmes en psychiatrie Sosinsky et al., 2022. Cette "lacune de données sanitaires sexospécifiques" ("gender health data gap") persiste, limitant la compréhension biologique et contribuant aux inégalités en santé Bierer et al., 2022; Lego, 2023.
La pratique courante de prescrire des doses de médicaments égales ou diminuees aux femmes et aux hommes néglige les différences de pharmacocinétique (ce que le corps fait au médicament) et de pharmacodynamique (ce que le médicament fait au corps) Zucker & Prendergast, 2020. Ces différences biologiques sont multiples :
Composition corporelle : Les femmes ont généralement une proportion plus élevée de graisse corporelle et une masse musculaire plus faible, ce qui affecte la distribution des médicaments Aljohmani & Yildiz, 2025.
Métabolisme hépatique : L'activité des enzymes métabolisant les médicaments, notamment les cytochromes P450, peut varier entre les sexes, influençant la vitesse d'élimination des substances Bosch et al., 2025; Chan et al., 2022.
Fonction rénale : Les femmes ont tendance à avoir des taux de filtration glomérulaire inférieurs, ce qui peut affecter l'excrétion des médicaments Aljohmani & Yildiz, 2025.
Hormones sexuelles : Les fluctuations hormonales (cycle menstruel, grossesse, ménopause) peuvent influencer l'absorption, la distribution, le métabolisme et l'excrétion des médicaments Aljohmani & Yildiz, 2025; Bosch et al., 2025.
Ces disparités physiologiques font que les femmes sont souvent exposées à des concentrations sanguines de médicaments plus élevées et à des temps d'élimination plus longs lorsqu'elles reçoivent une dose standard conçue pour les hommes Bosch et al., 2025; Zucker et al., 2021. L'absence d'études spécifiques au sexe conduit à un manque de données pharmacocinétiques et pharmacodynamiques désagrégées par sexe Chan et al., 2022.
Les conséquences de cette approche "taille unique" ou taille reduite d'un quart sont alarmantes. Les femmes subissent des réactions indésirables aux médicaments près de deux fois plus souvent que les hommes Zucker & Prendergast, 2020. Par exemple, l'administration de zolpidem (un hypnotique) aux femmes selon les dosages établis sur des études masculines a entraîné des surdoses toxiques Kaplan et al., 2025. L'extrapolation des données masculines a même conduit au retrait de certains médicaments du marché en raison d'effets secondaires graves, voire mortels, observés chez les femmes et non chez les hommes O’Bryan et al., 2022. Ces medicaments peuvent inclure des nausées, maux de tête, somnolence, dépression, prise de poids excessive, déficits cognitifs, convulsions, hallucinations, agitation et anomalies cardiaques Zucker & Prendergast, 2020.
La négligence des différences entre les sexes dans la recherche crée une "lacune de données sanitaires sexospécifiques" ("gender health data gap") Lego, 2023. Cette lacune se manifeste de deux manières principales :
Données manquantes ou incomplètes : Les maladies qui touchent de manière disproportionnée les femmes peuvent être sous-financées ou sous-étudiées, entraînant un manque de preuves pour leur prévention et leur traitement Lego, 2023.
Interprétation biaisée : Les symptômes masculins sont souvent considérés comme la "norme" ou le modèle de référence, conduisant à des erreurs de diagnostic ou des retards de traitement chez les femmes Lego, 2023; Merone et al., 2022. Les femmes attendent plus longtemps que les hommes pour un diagnostic et un soulagement de la douleur, et sont plus susceptibles d'être mal diagnostiquées ou renvoyées de l'hôpital lors d'événements médicaux graves Merone et al., 2022.
L'impact de cette négligence est également éthique. Il s'agit d'une inégalité fondamentale dans la compréhension, le diagnostic et le traitement des maladies entre les sexes Allegra et al., 2023. Les agences de réglementation ont souvent accordé une attention insuffisante aux différences entre les sexes, perpétuant ainsi les inégalités et permettant la commercialisation de médicaments avec des problèmes de sécurité spécifiques au sexe Zucker & Prendergast, 2020.
Pour remédier à cette situation, des actions concertées sont impératives :
Inclusion systématique et significative des femmes : Il est essentiel d'assurer une représentation adéquate des femmes dans toutes les phases de la recherche préclinique et clinique, y compris les femmes enceintes et les populations sous-représentées Shankar et al., 2024.
Analyse désagrégée des données par sexe : Au-delà de l'inclusion, l'analyse des résultats doit systématiquement prendre en compte les différences entre les sexes pour identifier les spécificités de réponse Chan et al., 2022; Zucker et al., 2021.
Recherche sur les différences pharmacocinétiques et pharmacodynamiques : Des études approfondies sont nécessaires pour comprendre comment les différences biologiques influencent l'action des médicaments chez les femmes Bosch et al., 2025.
Adaptation des dosages médicamenteux : Les pratiques de prescription doivent évoluer pour tenir compte des variations sexospécifiques, éventuellement par des réductions de dose pour les femmes basées sur des preuves scientifiques Zucker & Prendergast, 2020.
Sensibilisation et formation : Les chercheurs, les cliniciens et les décideurs politiques doivent être sensibilisés à l'importance des différences entre les sexes en médecine.
La persistance de l'approche de la femme comme un "petit homme" dans la recherche clinique est un biais scientifique coûteux, tant en termes de santé publique que d'équité. Malgré des taux d'inclusion des femmes dans les études qui avoisinent les 40%, leur représentation reste souvent insuffisante par rapport à la prévalence des maladies et aux besoins spécifiques liés au sexe. Il est impératif de passer d'une approche "sexe-neutre" à une médecine "sexe-etabli" (consciente du sexe) qui reconnaît et intègre les différences biologiques entre les sexes à chaque étape de la recherche et du traitement. Sans cette évolution, les femmes continueront de souffrir de traitements sous-optimaux, de réactions indésirables accrues et d'une médecine qui ne répond pas pleinement à leurs besoins uniques. La promotion d'une recherche inclusive et sexospécifique n'est pas seulement une question d'équité, mais une exigence scientifique pour améliorer la santé de toute la population.
Dr. Lyne Vanessa ALEXANDRE
Références
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